Zone urbaine, illustration en bichromie ; un garçon de 8 ans avance sous sa capuche bleue. Johnny aime aller à la bibliothèque. Mais pas vraiment pour le plaisir auquel on s’attend. D’ailleurs, le livre qu’il aurait voulu emprunter la dernière fois, une BD qui avait l’air cool avec un pistolet en couverture, la maîtresse le lui a interdit.
Johnny, s’il aime aller à la bibliothèque ce n’est pas non plus pour écouter la charmante dame ronde leur lire des histoires. De toutes façons, « il ne trouve pas qu’écrire ça soit plus joli que de dire la vérité. La vérité c’est qu’il n’y a pas besoin de faire le tour de la Terre pour aller à la mer (comme dans le poème de Jacques Prévert, vue) qu’elle est à 503 km comme son père lui a dit, ce qui est déjà super impressionnant ! »
Non, Johnny s’il adore aller à la bibliothèque, c’est pour prendre le bus, s’installer juste derrière le chauffeur, c’est sa place, et rêver d’aller un peu plus loin. Un vrai bonheur pour lui, un bonheur tout simple comme cette petite histoire bleue ciel, bleue mer, bleu poésie, qui pointe légèreté et profondeur dans un quotidien de banlieue, auprès d’une famille avec peu de moyens. Et si elle en avait davantage, peu importe, l’imaginaire se frotte au réel dans la tendresse que l’on se voue et dans le désir d’évasion que l’on partage.
Les illustrations de Jean-Pierre Blanpain, aux formes angulaires, expriment symboliquement le réalisme qu’il signifie et qu’il dépasse, et nous laissent une impression de densité légère. Au fil des pages, un dialogue naît avec l’écriture de Jo Hoestlandten alternant les champs de perceptions, et, l’un et l’autre en immiscant de belles notes d’humour. Le livre se referme avec des éclats de bleu dans les yeux du lecteur, une douceur et ce désir peut-être de donner à manger aux mouettes, perchés au douzième étage de notre immeuble, situé à 503 km de la mer, pourtant.
Je veux aller à la mer, Où l’on apprend que la mer est à 503 km
Texte de Jo Hoestlandt Illustré par Jean-Pierre Blanpain Chez Oskar éditeur Collection Trimestre, proposée par Thierry Lenain et Benoît Morel
Les livres de la collection « Trimestre », publiée chez Oskar jeunesse et dirigée par Thierry Lenain et Benoît Morel, sont des livres de qualité. Chacun d’entre eux réunit deux talents : un(e) auteur(e) reconnu(e) pour la finesse et l’intelligence de ses textes, et un illustrateur qui a le pouvoir de faire entrer les lecteurs dans son univers graphique, à la fois personnel, immédiatement reconnaissance et accessible.
C’est encore le cas pour ce « Trimestre » n° 6 et le tandem Hoestlandt / Blanpain.
Je veux aller à la mer, où l’on apprend que la mer est à 503 km raconte un petit bout de la vie de Johnny, 8 ans, un gosse de pas riches, qui n’aime pas le vert (sauf pour les martiens et les dinosaures). Si notre Johnny aime tant aller à la bibliothèque avec sa classe, ce n’est pas parce qu’il aime les livres. D’ailleurs la maîtresse ne le laisse jamais choisir celui qu’il veut. Ce qu’il aime par-dessus tout, Johnny, c’est prendre le bus pour aller à la bibliothèque, se mettre juste derrière le chauffeur et rêver qu’il conduit l’engin qui pourrait l’emmener à la mer qu’il n’a jamais vue, à 503 km. Au moins, pendant ce court trajet, il voyage. Parce que dans la famille de Johnny, on ne part jamais en vacances l’été. On n’a pas assez d’argent. Alors Johnny va au centre aéré. L’histoire de Johnny est infiniment touchante. Avec pudeur et presque entre les lignes, Jo Hoestlandt nous parle de ce petit garçon et de sa famille, dont le quotidien est bien loin, parfois, de ce que l’on apprend à l’école, mais qui ne le rejette nullement. Johnny est mal à l’aise avec la poésie parce que c’est du « délire » : les mots, pour lui, c’est du concret. Pourtant le petit garçon n’est pas malheureux. Ses deux parents sont attentifs et présents autant qu’ils le peuvent et il y a de l’amour chez lui.
Les images de Jean-Pierre Blanpain, toutes en noir, blanc et bleu, sont à l’unisson. Elles disent les sentiments, comme le regard lointain et triste du père à la fenêtre, observé par son fils, par exemple. Elles disent aussi la joie, la vie, l’exubérance, l’amour et le rêve. Et puis comme toujours, Blanpain sème dans ses images ses petits cailloux d’impertinence et ses clins d’œil malicieux.
Ce livre, qui parle joliment de la fracture sociale, touchera un large public par ses différents niveaux de lecture. Il sonne juste, il émeut, il emporte.
Marion se rend en Inde pour travailler dans un orphelinat qui manque de tout. Là-bas, la jeune femme rencontre Lali, une orpheline muette qui souffre d’un grave retard de développement. Marion prend sous son aile l’enfant qui, rapidement, s’attache à elle. Cependant, une infirmière de l’orphelinat reproche bientôt à Marion d’agir de façon égoïste. En effet, que fera Lali lorsque Marion partira? Comment se sentira-t-elle? Après une profonde réflexion, Marion trouve le moyen d’être honnête envers elle-même et Lali. Ce faisant, elle parvient même à transformer le rapport que l’infirmière en colère entretient avec Lali. Dans ce court roman sociologique, une jeune femme est conduite à questionner sa responsabilité à l’égard d’une orpheline handicapée. Comme elle, le lecteur est conduit à se questionner sur la possibilité de faire du mal en croyant faire du bien. Le père de l’héroïne assume la narration de l’histoire de façon originale. Il rapporte ses paroles et ses gestes de façon évocatrice et crédible. Des dialogues vibrants, qui mettent en valeur les émotions que vit Marion, ponctuent cette histoire, teintée de poésie et portant une belle réflexion philosophique. Des gravures en bichromie (noir et jaune) illustrent ce récit émouvant qui porte un regard confiant et tendre sur le monde.
Chapitre thématique
Prendre ses responsabilités
Pistes d’exploration
Mettre en scène
Imaginer diverses situations, fictives ou inspirées de son expérience, pour illustrer l’idée selon laquelle il est possible de faire du mal en croyant faire le bien.
Échanger
Échanger sur les différents aspects de l’impact de Marion sur Lali. Établir des liens avec le travail de ceux et celles qui oeuvrent dans le domaine de l’aide international dans différents pays à travers le monde.
Regrouper livres et produits culturels
Consulter des livres pertinents, comme l’ouvrage philosophique Être responsable, afin de se questionner sur ce qu’implique le fait de prendre ses responsabilités.
Mots-clés
Premier roman, bénévolat, entraide, Inde, narration au « je », narration au « tu », orphelinats, orphelins et orphelines, portée philosophique, portée sociologique, prendre ses responsabilités, relations pères-filles, souvenirs
Et un joli trimestre de plus ! C’est toujours ça de gagné, sur la vie, sur le temps qui passe, sur les événements qui nous dépassent. Et un trimestre en amenant toujours un autre, les éditions Oskar nous propose leur N° 7. Un chiffre porte-bonheur. Un rendez-vous à ne pas manquer. Comme chaque Trimestre. Mais avec un texte de Marie-Aude Murail, et un certain Benoît Morel (et Rosa !) aux pinceaux, Maître Thierry Lenain, directeur de collection, a mis toutes les chances de son côté.
Restait à choisir une couleur parmi l’immense gamme chromatique mise à disposition des hommes par le créateur. Pour la petite fille dans la tête, ce sera le mauve (ou peut-être bleu indigo ?). Bleu comme les yeux de cette grande personne, qui a une petite fille dans la tête. Cette petite fille, c’est peut-être l’enfant qu’on a été, ou plutôt celui qu’on a jamais cessé d’être. Un jour pourtant, cet enfant, on l’a oublié tout là-haut. Comme cette petite fille, condamnée à errer dans la tête d’une grande personne. Une sorte de gentil fantôme qui se rappelle parfois à notre bon souvenir. Ah, nos jolis souvenirs ! Le temps passe et la petite fille a toujours cinq ans. Elle croit encore aux histoires de rois et de reines, et c’est heureux car finalement c’est peut-être ce qui aide les grandes personnes à supporter la réalité du monde.
Et un trimestre de plus ! C’est toujours ça de gagné. Ça donne envie d’attendre le suivant…
Ce texte de Marie-Aude Murail, édité en 1993 sous le titre “Son papa est un roi” et illustré par Olivier Poncer, est republié aujourd’hui dans la collection Trimestre des éditions Oskar Jeunesse et illustré par Benoit Morel avec Rosa. Nulle petite fille n’apparaît sur la couverture de ce livre ce qui naturellement m’a fait retourner l’ouvrage et ouf ! une petite fille dessinée en plongée écrasante me regarde droit dans les yeux. Il s’agit donc bien de l’histoire d’une petite fille… Une phrase accroche alors mon regard sur cette quatrième de couverture : “Quand elle attend son papa et sa maman, elle s’assoit sur une chaise en paille, toute petite, qui se trouve dans la tête de la grande personne.” ; texte intriguant qui me pousse à ouvrir le livre. Je l’ouvre, je lis, je regarde. C’est l’histoire d’une petite fille qui vit dans la tête d’une grande personne. C’est l’histoire d’une grande personne qui a gardé tout au fond d’elle la petite fille qu’elle était. C’est l’histoire d’un regard d’enfant que l’on a su préserver. Je referme le livre, texte vite lu, une quarantaine de pages ; je le touche, un papier épais; je regarde mieux la couverture, fond bleu sali, texte et dessin noir et blanc. Et je l’ouvre de nouveau, page de gauche, une illustration du noir, du bleu, du blanc ;page de droite, le texte simple, court, fort. Les deux, texte et illustration, se répondent, dialoguent, s’alimentent. C’est beau. La collection Trimestre créée par Thierry Lenain et Benoit Morel “n’existe que dans une intention : susciter chez le lecteur une émotion et/ou une réflexion forte.” Pour ma part, c’est gagné ! Heureusement, cet ouvrage est le n°7 de la collection, il m’en reste donc six à découvrir plus les autres à venir, un par trimestre.
« La petite fille dans la tête » (Où l’on comprend qu’on peut avoir cinq ans toute sa vie) Marie- Aude Murail, illustrations Benoit Morel, éditions Oskar, collection Trimestre
“Quand elle attend son papa et sa maman, elle s’assoit sur une chaise en paille, toute petite, qui se trouve dans la tête de la grande personne.” Dans la tête d’une grande personne il y a une petite fille. Elle est discrète à souhait, elle rêve de son papa le roi et de sa maman la reine… Ils ne viennent jamais, mais elle aime penser qu’ils sont quelque part… En attendant elle s’occupe en regardant par les yeux de la grande personne, en écoutant ce qu’ils disent les gens…Elle s’ennuie, elle attend sur sa petite chaise en paille. Un texte magnifique, sur le temps qui passe, sur le refus de vieillir, mais également sur le fait qu’on se conforme aux règles de la société en enfouissant nos rêves et nos envies, sous prétexte qu’ils ne sont pas de notre âge… La petite fille est là, elle rêve, elle a envie de s’amuser. Faites là rire cette petite fille, racontez lui l’histoire de ses parents, décrivez lui son château, vivez vos rêves et rêvez encore ! Un livre difficile à classer… . Un album jeunesse, un livre pour adulte ? Je vais le classer comme album jeunesse en espérant que les parents vont se l’approprier tout autant que leurs enfants…
Anatole, vieux célibataire égoïste et bougon, vit dans une maison à côté de la voie de chemin de fer. Souvent, il ramasse dans son potager des objets jetés par les passagers des trains qui passent. Un matin, il découvre… un bébé ! Un bébé qui lui sourit.
Indécis, Anatole hésite, et finit par l’adopter.
Sa vie en est soudain bouleversée.
Pour ce bébé tombé du ciel ( pardon, du train ), Anatole améliore le confort de sa maison, il cherche un prénom à ce bambin dont il doit justifier la présence soudaine à des voisins étonnés – et à des gendarmes trop curieux.
En grandissant, l’enfant oblige Anatole à lui apprendre à parler, lire, écrire, à mieux regarder les choses les plus banales, à réfléchir aux questions essentielles de la nature et de l’existence.
Parce que, d’une certaine façon, c’est moins Anatole qui élève l’enfant que l’enfant qui ouvre peu à peu Anatole à la vie.
Jusqu’au jour où se présente devant lui une femme avec une valise…
Un petit livre, mais un vrai chef d’œuvre.
Certes, la fin de ce récit devra être expliquée, partagée avec un jeune lecteur – mais je mets au défi tout adulte de ne pas être ému aux larmes aux dernières pages de cette histoire. Un récit qui démontre ma définition, certes un peu grossière, de la littérature vieillesse ( dire des choses simples avec des mots compliqués ) et de la littérature jeunesse : dire des choses compliquées avec des mots simples.
Jo Hoestland a fait vraiment très fort. Et son illustratrice a utilisé les mêmes armes : trois couleurs ( noir, blanc, jaune ) ainsi que des formes simples… un minimum de moyens pour un maximum d’effet.
Lu dans son unique édition, un album moyen format, cinquante pages et vingt-trois illustrations sur un papier superbe et épais.
«Ce soir, j’ai lu Lali l’orpheline - où l’on se demande si l’on peut faire du mal en croyant faire du bien de Thierry LENAIN, à haute voix à ma fille. 10 ans dans 1 mois, vivant dans un monde protégé, je ne savais pas si elle comprendrait, si elle aimerait. Je me suis lancée. J’ai déjà lu plusieurs fois ce livre, pour moi. Pour l’émotion. A haute voix, c’est pire. Au fur et à mesure des pages, ma voix devenait moins assurée, je sentais l’émotion monter, les larmes retenues, faire trembler ma voix. Les mots de Thierry Lenain sont terribles ! Remarque de ma fille « Elle aurait pu l’adopter ». Je lui ai expliqué que ce n’était pas si simple que ça. Ensuite elle a prétendu ne pas avoir compris l’histoire … je ne sais pas. Je lui donné mon explication. Ai-je eu raison ? Si ce livre existait en format minuscule, je l’emmènerai chaque jour avec moi. Ainsi quand je travaille (travail sans rapport avec l’écriture !), que je m’ennuie, que je me demande ce que je fais là alors que j’ai un texte à travailler, je pourrais l’ouvrir discrètement, lire quelques lignes et enfin me sentir revivre, vibrer.»
Après son magnifique Le bébé tombé du train, sélectionné cette année pour le prix des Incorruptibles, Jo Hoestlandt nous offre un deuxième texte au sein de la très cohérente et très élégante collection Trimestre d’Oskar éditeur, animée par Thierry Lenain et Benoit Morel. Dans Je veux aller à la mer, on fait la connaissance d’un Johnny légèrement réfractaire aux livres en général et à la poésie de Prévert en particulier. Jo Hoestlandt brosse son portrait avec beaucoup de subtilité et trace celui de sa famille avec justesse. Les illustrations en bichromie de Jean-Pierre Blanpain vont comme un gant à ce court texte qui parvient à saisir la part de bonheur caché dans cette vie apparemment un peu terne. Les rêves des enfants se cachent parfois là où on ne les attend pas. Il va falloir s’y habituer. Décidément, Trimestre est une collection fort recommandable. Chacune de ses livraisons renferme de beaux trésors à haute sensibilité.
Jo Hoestlandt : Je veux aller à la mer. Illustré par Jean-Pierre Blanpain. Trimestre. Oskar éditeur. 48 pages, 13,95 euros.
KDO ! ;-) Le making off de La petite fille dans la tête - où l’on comprend qu’on peut avoir cinq ans toute sa vie de Marie-Aude Murail illustré par Benoit Morel et Rosa